jeudi 17 novembre 2011

Psychologie de la famille et du couple


Introduction

Idée que le symptôme reflète une organisation du psychique ayant des origines dans l’environnement, l’hérédité, la génétique, les interactions…
C’est lors de la petite enfance qu’il y a une forte importance de l’interaction (avec les parents principalement), mais aussi tout au long de la vie. Il y a une interaction entre chacun qui entraîne une sorte de contagion des symptômes. Cette constatation va donner une forte importance à la psychologie « supra individuelle » (ensemble de personnes).
Les symptômes ne sont donc pas toujours la révélation d’une pathologie individuelle, mais ils peuvent être révélateurs d’une pathologie d’autrui ou d’un groupe. L’analyse systémique des familles tient plus, au départ, de la psychiatrie que de la psychanalyse. Le départ est néanmoins Freud, mais c’est à partir de 1940 que va réellement débuter la psychologie groupale. C’est l’importance de la manière de fonctionner, de communiquer des parents qui est d’abord mis en avant. Leur personnalité est un indice sur le développement de l’enfant (au tout départ, c’était même seulement la mère qui était mise au centre des pathologies infantiles).

Travaux sur la schizophrénie

Les premiers travaux apparaissent en 1943, par Lévy, dans un article intitulé la surprotection maternelle. Il fait une mise en rapport entre le manque d’amour des mères pendant leur enfance et la surprotection mise en place avec leurs enfants. Cette surprotection entraîne des pathologies chez l’enfant, ce comportement est donc pathogène.
Certains psychologues comme Fromm-Reichmann se sont penchés sur le développement de la schizophrénie (Le sens de schizophrénie, aux Etats-Unis, dans les années 50, englobait presque toutes les psychoses). Là encore, la faute sera mise sur la mère. Cette psychiatre a constaté que lorsqu’il y a un enfant schizophrène, la mère présente un certain nombre de caractéristiques : dominatrice, insécurisé, rejetante. Cette psychiatre s’est aussi intéressé au rôle du père qui a aussi des caractéristiques personnelles : passivité, inadéquation (considéré comme incompétent), indifférent émotionnellement. Nous pouvons donc dire que c’est le couple dans son ensemble qui fabrique le terrain propice à la schizophrénie.
En 1950, un intérêt au profil des parents des enfants schizophrènes est porté par Richard et Tillman. Ils distinguent trois catégories de parents de schizophrènes : les mères rejetante ou secrètement rejetante (importance encore plus néfaste), père sadique et dominant.
Toues ces études montrent que ce qui advient chez l’enfant, en termes de pathologique, est dû principalement aux parents. Il y a un repérage de l’importance des parents.

Dans un second temps, des psychologues on mis en avant le deuil familial, en particulier, la mort précoce de parent. Le couple Lidz., dans un article de 1949, note l’importance de la mort précoce d’un des parents. Cette importance est plus dans la rupture du lien que dans l’absence du rôle. Ces études se sont appuyées sur des études de Rosenzweig et Bray qui ont montré que, chez les futurs schizophrènes, la mort d’un membre de la fratrie provoque tout un tas de sentiments forts tel le l’hostilité, la culpabilité, qui vont entraîner le développement d’un comportement psychotique. Ainsi, si un parent est défaillant, hostile, ou absent, on a un développement pouvant privilégier la tendance schizophrène.

Dans la suite des années 50, avec l’influence de la psychanalyse sur la psychiatrie, de nombreuses études sont faites. Mahler à développer le concept de symbiose et la notion de syndrome symbiotique. Ici, l’enfant tenterait de maintenir ou de restaurer un fantasme de symbiose parasite avec sa mère qui va se muter en pathologie. Mahler va constater que ce comportement pathogène est aussi dû aux mères qui n’ont pas vraiment envie de faire cesser cette symbiose (surprotection).
Limentani, en 1956, en étudiant ce comportement symbiotique, va trouver que chez l’adulte schizophrène, il y a aussi une volonté de retour à la symbiose d’avec la mère, comme si les schizophrènes adultes trouvaient dangereux de s’opposer au désir symbiotique de la mère. Ce n’est pas qu’un désir de retourner à cette symbiose, mais surtout la crainte du danger de s’opposer au désir symbiotique de la mère. Ce n’est pas une attitude active mais passive et défensive de la part du schizophrène, celle-ci étant liée à la peur. De plus, les schizophrènes vont trouver des bénéfices à tirer de cette régression.
Hill, en 1955, va expliquer qu’il semblerait que si les schizophrènes guérissaient, ce serait les mères qui tomberaient malade. Cette crainte joue aussi dans la décision, en grande partie inconsciente, de rester dans la schizophrénie et donc dans la symbiose. Pour ne pas que la mère soit mal et malade, et par contrecoup lui-même, les schizophrènes restent malades.

La mère peut donc avoir des motifs à la surproduction (histoire familiale, enfance…) et l’enfant également à se vouloir surprotégé (crainte de faire souffrir la mère, de ne plus être protégé…) : la maladie arrange tout le monde, tout le monde la désir. Il n’y a pas de raison de changer dans ce pseudo confort car il y a une interdépendance réciproque entre la mère et l’enfant. C’est une sorte d’adaptation fonctionnelle permettant de trouver le meilleur rapport d’intérêt pour fonctionner ensemble. Il y a donc une influence d’autrui sur notre être (ce qui n’a pas lieu que dans les pathologies, c’est une constante).

Travaux sur le couple

À la suite de tous cela, l’étude de la famille d’un point de vue systémique va réellement commencer. On va s’intéresser aux interactions et donc à des groupes et plus particulièrement aux couples. En 1956, la première étude sur ce sujet, menée par Mittelman, a tenté de montrer comment les couples pathologiques étaient des associations névrotiques. Très régulièrement, il y a un partenariat entre un partenaire à forte demande affective et un autre qui sera très distant : chacun formule une demande de l’un vers l’autre, mais celle-ci ne sont jamais satisfaites. C’est l’interaction qui est névrotique et non les partenaires.
Neubeck, Moreno, Whitaker, Eisenstein vont s’intéresser au mariage et au choix des partenaires.
Il se dégage tout d’abord que le mariage est régulièrement basé sur des besoins et des attentes pathologiques qui vont fonder l’attachement. Il y a une sorte de recherche d’un psy dans l’autre. Ces besoins pathologiques sont pour une grande part « déterminée » par une pathologie issue de la famille nucléaire d’origine. Ces choix (inconscient) sont fonctionnels et même relativement nécessaires. Cette vision a eu pour conséquence de modification les traitements psychiatriques.
Abrahams et Varon, en 1953, expliquent qu’il faut privilégier les thérapies conjointes ou thérapies de groupe. En 1957, Kirby et Priestman vont faire une thérapies communes parent / enfants de manière systémique. À la fin des années 50’, début des années 60’, vont se développer de plus en plus ce genre de thérapies.

À partir de 1956, on entre dans une période volontariste, c’est-à-dire, que les thérapeutes vont aller très loin pour imposer ce mode thérapeutique aux patients (ceci était abusif).
Le couple Lidz va revenir sur ses positions d’avant en matière d’analyse et entrer dans une logique de thérapies familiales ou les pathologies des relations prennent la place des pathologies individuelles au sein de leur théorie.
Lidz et Fleck vont étudier 14 familles schizophrènes et sont arrivés à l’idée que la communication dysfonctionnelle va expliquer l’émergence de la schizophrénie des enfants. Ceci est lié à un dysfonctionnement de la relation parentale et à l’effacement des barrières générationnelles et sexuelles. À cela s’associe une difficulté de communication due à un manque de langage clair, ce qui va privilégier le comportement schizophrène.
Par là, ils vont développer des concepts portant sur la relation de couple :
  • La notion de schisme conjugal : c’est garder un couple pour l’images, la vision d’autrui, de soi, des enfants, au lieu de se séparer. Le couple reste ensemble malgré un conflit ouvert.
  • La notion de biaiserie conjugale : c’est une pseudo harmonie cachant un désaccord. Ceci aboutit à fausser les relations et amène les enfants à prendre parti pour l’un des parents (et peut entraîner la schizophrénie).

Bateson, anthropologue de formation, a développé le concept de double bind (double lien, double contraire). C’est le repérage d’un phénomène qui a l’idée qu’un même message, émis par un émetteur, peut signifier deux choses totalement contradictoires (la cravate offerte de Watzlawick). Chez les schizophrènes, il y a impossibilité de trancher dans ce double bind et c’est très problématique. Ce mécanisme est extrêmement coinçant et nocif et peut provoquer parfois, dans la petite enfance en particulier, la psychose, mais Bateson n’est pas d’accord avec ceci, se sont ses successeurs qui ont développé cette théorie.
Don Jackson va amener la notion d’homéostasie familiale qui est la stabilité d’un état auto-organisée, organisé par soi-même, naturellement, au sein de la famille. Les individus de la famille s’organisent naturellement dans le maintien de leurs relations. Ceci maintient stable la relation et chacun des éléments de celle-ci, c’est-à-dire, ici, les individus de la famille. Chaque membre de la famille va se comporter de façon telle qu’il cherchera à maintenir stable leur identité propre et la façon de se relier aux autres. Il veillera à ce que chacun garde son identité et que ses relations soient toujours les mêmes selon les individus. On cherche à tous stabiliser car c’est une économique du point de vue de l’action et c’est surtout rassurant : le changement (l’inconnu) déstabilise, fait peur.
Borszomeniyi-Nagy à développer la thérapie contextuelle. Il travaille sur le repérage du désir des individus, de leur peur et de l’aspect d’assemblage, de complémentarité de celle-ci au rang interindividuel. Il est ici question des intérêts et de l’éthique relationnelle. Il y a une notion de justice et d’équité.
Bowen (Murray), psychiatre au départ, va s’intéresser à la différenciation de soi, et il va être amené à travailler sur les émotions et en particulier, les divorces émotionnels (couple n’arrivant pas à partager leurs émotions et sentiments ; l’impossibilité de se spécialiser, de communiquer). Ceci serait dû, selon lui, à une surproduction maternelle. Par là, la schizophrénie serait le symptôme d’une pathologie élargie à la famille. Il va aboutir à la conclusion qu’il faut trois générations pour développer un processus schizophrénique (cette idée est encore très régulièrement admise). Ceci donne une forte importance à la transmission générationnelle des pathologies.
Brodey a travaillé sur les théories de Bowen, et il va donner une explication au divorce émotionnel. Ceci ne serait pas seulement dû, comme le pense Bowen, à un problème de manque de communication de l’un et de sur-communication de l’autre, mais aussi et surtout, au fait que l’enfant serait le cheval de bataille sur lequel le couple chercherait à résoudre ses problèmes.
Midlefort créa la notion de malade désigné qui consiste à désigner qui est malade, ici, désigné par le groupe (la famille). Ainsi, le malade se met en opposition au non-malade : seul celui-ci est malade, on s’arrange avec soi-même. C’est une codésignation, une identification du malade du groupe. La maladie a donc une fonction, on en tire un certain nombre de bénéfices, que ce soit du côté des malades, mais aussi des non-malades. Le psychiatre ou psychologue va servir à « officialiser » cette désignation sauvage de la famille. C’est une sorte d’alliance du groupe et du psy. Le malade désigné est le porteur du symptôme du groupe, de la famille. C’est donc, au départ, la famille qui est malade, plus précisément, qui dysfonctionne (ceci est valable dans la plupart des pathologies psychiques). Cette désignation se fait de manière « naturelle », c’est un peu le fruit de l’homéostasie familiale.
Puis, de nouvelles pratiques se sont développées prônant la thérapie avec toute la famille. S’il manque un des membres, la thérapie ne peut avoir lieu. Ackerman se propose de ne pas parlée du passé et de parler seulement de la crise actuelle.
Des années 60 aux années 90, on a vu se développer la systémique à travers le monde. Ce développement s’est fait face à la psychanalyse. Depuis 90, une réconciliation à lieu grâce à la psychanalyse familiale, proche de la systémique. Ici, il y a création de concepts qui dépassent cette querelle.

Expansion de la systémique.

L’école de Palo Alto, et principalement Watzlawick, à développer la notion de boîte noire qui consiste à s’intéresser seulement à ce que les gens font, à l’engrenage de la succession des actions qui se répètent. Pour Watzlawick, le problème, c’est la solution. Il s’attaque aux mécanismes actuels, celui qui agit sur l’environnement, afin d’obtenir quelque chose en retour. Ces mécanismes se reproduisent car c’est la solution que le patient a trouvée pour se « protéger ».
On va intervenir afin de changer ce système d’action néfaste pour que les gens mettent un autre mécanisme en place. On ne cherche pas le pourquoi (car cela donne seulement une raison de le faire, conforte, trouve des excuses), mais le comment (sur lequel on pourra intervenir). On ne regarde pas les problèmes du passé mais les solutions du présent. La systémique est cyclique alors que la psychanalyse linéaire.
Le symptôme n’est qu’un comportement d’un individu au sein d’un cycle, un système d’action, qui est une réaction en vue d’un bon fonctionnement de tout le groupe impliqué dans ce mécanisme. Pour remédier aux problèmes, il faut travailler sur tout le groupe car, si une seule personne est en thérapie (le porteur de symptôme), il y aura un mal-être, un déséquilibre, un dysfonctionnement de tout le groupe et de fortes chances de voir un transfert de symptômes sur un autre membre du groupe.
La vision des comportements individuels est analysée comme une suite de couples action / réaction entre les membres du groupe.

Don Jackson pense que le psychologue doit intervenir pour créer le changement en donnant des prescriptions (opposés à la psychanalyse). Ce va être des prescriptions paradoxales, c’est-à-dire que l’on va dire de faire quelque chose à quelqu’un dans le but qu’il ne le fasse pas. Il s’agit d’aller dans le sens des patients en augmentant leurs comportements puisque celui-ci n’était pas efficace (technique argumentatif du spécialiste) alors qu’il faut, en réalité, que la personne fasse l’inverse.

Il existe aussi la prescription de symptômes. Par exemple, une personne qui s’évanouit lorsqu’elle monte dans un ascenseur. On va lui prescrire d’aller dans un ascenseur et de tomber dans les pommes. Avant, la personne s’évanouissait contre son gré ; maintenant, c’est elle qui le souhaite, qui le décide. Par là, la personne finit par avoir également la possibilité de ne pas souhaiter et donc de ne pas s’évanouir.
L’important est de créer une tension entre la personne et le système dans lequel elle évolue (famille, groupe…).

Haley à développer les thérapies stratégiques qui consistent à trouver des « manipulations » différentes adaptées à chaque situation.
Andolfi va faire de la thérapie provocatrice qui cherche à provoquer la crise.
Selvini va développer la notion de contre paradoxe qui sont des paradoxes thérapeutiques.
Minuchin va développer l’idée que l’on ait pas toujours à sa place (par exemple, l’enfant qui dorme dans le lit de la mère…).
Elkaïm, qui est le chef de file de la systémique qui se développait sur la cybernétique, va constater que le thérapeute fait partie intégrante du groupe soigné, de l’ensemble de vie en traitement, car ce thérapeute influent sur le comportement de tous le groupe.

Petit aperçu bref des concepts et théories de Psychologie


Voici un léger aperçu afin de s'ouvrir aux concepts et théories en Psychologie Générale.

Psychologie Naturelle : utilisée tous les jours dans les relations des sujets avec les autres, la base de la psychologie populaire est le clivage.
Psychologie Philosophique : J. Stuart Mill expliquait les conduites humaines par l’hédonisme. Tarde essayait de penser les phénomènes de foule. Questions majeures de la philo :
  • Que puis-je savoir et à quelle condition ce savoir est-il valide ?
  • Que puis-je faire et à quelle condition puis-je le faire ?
  • Que puis-je espérer et au nom de quoi le puis-je ?
Psychologie scientifique : s’appuie sur des théories explicites et soumises à l’épreuve des faits -> expé de Berglas et Jones avec la prise de drogue chez les étudiants pour les séries d’épreuves -> confiance, insécurité.
  • vise à mettre au jour des lois ou des structures derrière la variété des phénomènes.
3 tendances de Piaget :
- tendance comparatiste
- tendance génétique ou historique
- tendance à suivre le modèle fourni par les sciences et la nature
- tendance à délimiter les problèmes

Rapports entre les unes et les autres :

Naturelle/Scientifique : difficulté à les séparer (même base : observation), vulgarisation de la psycho sc., difficulté à opérer une rupture épistémologique avec le sens commun.
Scientifique/Philosophique : points de vue neurobiologique ou psychophysiologique, comportemental, cognitif, psychanalytique, humaniste.

Chap. 1 : Les débuts de la psychologie scientifique

Epistémologie : définition / Méthodologie : définition
Auguste Comte : fondateur de la sociologie, défendant le positivisme.
Weber et Fechner produisirent au 19ème siècle la 1ère loi psychologique énonçant que la sensation croit comme le logarithme de l’excitation.
Gundof montre que les sc. hum se sont développées sur 3 axes :
  • l’axe de la biologie
  • l’axe de l’histoire et de la civilisation
  • l’axe des sciences mathématiques et statistiques

Chap. 2 : L’observation du comportement

Psychologie du comportement ou Behaviorisme : approche du sujet vivant en considérant tout autant l’animal que l’humain, affirmant que seul ce qui est observable est digne de fournir des données pour une théorie scientifique.
Pavlov (1849-1964) travaille sur le reflex conditionnel.
Piéron (1881-1964) défend l’idée que la vie psychologique est une discipline qui s’occupe du comportement.
Watson (1879-1958) -> publiera le manifeste du behaviorisme en 1913.
Behavioristes : Pavlov, Skinner, Watson.
Stimulus inconditionnel -> réponse inconditionnelle
Stimulus conditionnel -> réponse conditionnelle
Skinner est le continuateur de Watson -> il délaisse le niveau physiologique, il s’intéresse aux actes complexes, développe outils et méthodes tant dans le champs de l’apprentissage et de l’éducation que dans celui de la psychothérapie.
Modèles théoriques et dispositifs expé :
Dispositif expérimental conçu par Skinner permet de mettre des sujets dans des conditions telles qu’ils seront eux-mêmes les opérateurs de leur conditionnement.
  • conditionnement opérant
Stimulus -> réponse -> contingence de renforcement
  • Soutien de l’idée qu’aucune description de l’interaction entre l’organisme et son milieu n’est complète si elle n’inclut l’action du milieu sur son organisme après une réponse soit produite. Toute réponse renforcée positivement aura tendance à être reproduite.
1ère appl : le dressage ; 2ème appl : psychothérapie -> thérapie ajustée aux problèmes des sujets, elle vise à modifier des compétences inadaptées, 4 phases : l’analyse comportementale, définitions de symptômes cibles, mise en œuvre des techniques selon un programme, évaluation par rapport à ce qui est prévu.

Gestalthéorie : volonté de comprendre des éléments liés à l’apprentissage, met l’accent sur la qualité d’émergence de figure, de forme. Théorie de l’attribution causale : attribuer aux comportements des gens des sentiments, des objectifs, des croyances, des attentions.

La femme seule et le prince charmant

Exposé réalisé pendant ma licence de psychologie à Besancon, pour un module de Sociologie.

Jean-Claude Kaufmann est sociologue et directeur de recherche au CNRS depuis 2000. Il est également membre du CERLIS (Centre de Recherche sur les liens sociaux) au laboratoire CNRS de l’Université Paris V - Sorbonne et enseignant. Il a travaillé sur la construction du couple et de la famille, sur les attentes des individus en matière de vie conjugale et d’amour notamment, ainsi que sur la vie à deux et ses implications sur la construction des identités. Cela fait 8 ans que Jean-Claude Kaufmann travaille sur la question de la vie hors couple et de la solitude. Dans La femme seule et le prince charmant, il va tenter de répondre à l’attente des personnes vivant en solo : « entendre enfin un message clair, qui donne les raisons de cette existence bizarre, qui aide à des prises de décision engageant l’avenir. » Son étude sur cette vie en solo est féminine mais ce choix n’est pas arbitraire car cela constitue une affaire privée et une affaire publique qui intéresse l’ensemble de la société, alors que pour les hommes, cela constitue surtout une affaire privée. La vie en solo doit également être définie comme n’étant pas obligatoirement limitée à la solitude parce que celle-ci sous-entend une moindre autonomie dans l’organisation domestique, ce qui n’est pas le cas dans la vie en solo.
L’analyse de Kaufmann va donc s’intéresser à des questions telles que pourquoi tant de femmes vivent seules et heureuses de l’être ? Est-ce par un choix revendiqué et admis de nos jours ? Est-ce un art de vivre, une volonté d’indépendance et de liberté ? Cela va-t-il entraîner une génération de célibataires ?
  1. Présentation du célibat féminin
  1. Histoire de la vie en solo
Le célibat de la femme s’est affirmé dès le milieu du XXe siècle. Avant cela, le célibat était intolérable car considéré comme contre-nature et « hostile au corps social. » La femme seule n’était rien sans homme.
Jusqu’au XIXe siècle, l’idée d’un autre modèle que matrimonial n’était pas possible. Pourtant, à travers l’Histoire, on peut citer comme forme de célibat le veuvage : « Chez les indiens Ojibwas, elles [les veuves] vivent en deuil de trois à quatre jours, isolées, non peignées, vêtues d’oripeaux et couvertes de cendres. Dans la tradition indienne, elles n’ont plus droit au lit conjugal et dorment à même le sol se nourrissant de façon frugale et menant une vie solitaire et effacée. Elles ne peuvent véritablement reprendre rang que par la mort, en se faisant brûler vives sur le bûcher funéraire de leur mari. » Ceci est une vision assez barbare du veuvage. Dans les civilisations occidentales, les veuves sont simplement pour la plupart exclues des groupes sociaux.
Dans la Chine impériale, les vierges mortes sans homme sont appelées des « démons froids », ce qui est plutôt injuste pour les femmes car le célibat des hommes était considéré comme moins dangereux.
Cependant, on peut citer à travers le temps différents des célibats de femmes plus ou moins respectés :
  • Great Buffalo Woman chez les indiens Ojibwas qui a dû être autonome pour atteindre le statut de l’homme en respectant mes règles de la chasse.
  • Les figures de prostituées et sorcières.
  • Jeanne d’Arc qui est un cas à part. Elle a dû se marginaliser c’est-à-dire devenir un homme pour être une femme au dessus du commun. Elle n’aurait pas pu accomplir ses exploits si elle avait eu un rôle domestique et familial. Ses moyens furent donc une conviction inébranlable et un célibat radical (avec virginité).
Dès le XIXe siècle, on voit d’autres formes de célibat : les servantes attachées à la maisonnée de leur maître, les veuves sombres et effacées, les tantes dévouées au soutien familial, les malades et handicapées rejetées du mariage, les religieuses en communauté, les femmes violées devenues prostituées… Le travail féminin accroît aussi le célibat car cette professionnalisation entraîne une certaine autonomie financière, de l’assurance, de la distinction et a ouvert des horizons. La femme, plus instruite qu’auparavant et autonome devient donc plus difficile dans le choix du conjoint. Par ailleurs, des termes pour les célibataires naissent : « vieilles filles » pour les pionnières de l’autonomie (vendeuses, servantes) et « femmes isolées » pour les ouvrières vivant seules ou les prostituées. Des stéréotypes s’imposent à la société tels que l’idée d’une disgrâce intime ou d’une sécheresse intérieurs par exemple qui expliquerait le célibat de ces femmes.
Dès 1968, la femme est devenue la principale cible de la question d’égalité. A cette période, on décide de prendre son temps, de ne pas s’engager trop vite, de réfléchir avant à soi. Le couple se trouve ébranler car il s’agissait de choisir entre l’entrée en famille qui continuait à handicaper leur carrière professionnelle et donc leur autonomie, et cette dernière. Il en résulte donc un affaiblissement de la norme conjugale.
  1. La vie en deux
La vie en deux qualifie un dédoublement de soi qui est conduit par le fait de vivre seul. Ce dédoublement se rapporte à la question de « qui est-on vraiment, celle qui se sent libre et forte ou celle qui se sent aussi perdue qu’un enfant abandonnée ? » La rançon de ce déchirement identitaire est l’instabilité et l’incertitude. Une femme qui pleure peut s’approcher du point limite où elle considérera la solitude comme pur malheur, la femme qui rit quant à elle, ne parvient pas à n’être que pur bonheur. La raison est qu’elle sent le « doigt accusateur » de la société se pointer sur elle. Par exemple, Lydia dit : « Je pourrais assez bien me faire à ma solitude si tant de regards, de mots et de situations ne s’unissaient pour former un doigt accusateur, pour bien me faire comprendre que je suis hors norme. » Donc, contrairement aux affirmations publiques du genre du degré « chacun fait ce qu’il veut », il existerait bien un modèle de vie privée qui se révèle à la femme seule avec ce « doigt accusateur » suggérant une anormalité, avec pour terme « bizarre. » Sylvie dit : « Tous les jours ça me harcèle : mais qu’est-ce que c’est que cette putain de vie bizarre ? Ca irait si je pouvais me dire : calme-toi, ça baigne, c’est normal. Au lieu de cela partout je sens les regards : bizarre, bizarre, pas catholique tout cela. » Les deux armes de cette accusation sont donc les regards et les langages diffus (les murmures). Cependant, ce « doigt accusateur » se situe plus favorablement en certains lieux et en certains moments tels que les réunions de famille, les fêtes de village, lieux de vie sociale ou tout simplement les lieux où se montrent fièrement les couples. La femme seule se condamne à épier le moindre indice susceptible de se forger une opinion risquant une certaine exagération : plus se sentant exclue du modèle, plus le « doigt accusateur » est présent et plus des signes s’apparairent de celui-ci devant elle. Le « doigt accusateur » devient donc une obsession.
L’amitié va consister à réduire les différences ressenties par l’individu. Elle va se former avec :
  • le soutien à distance personnalisée par le téléphone.
  • l’action en commun qui consiste à sortir sans être seule : magasins, cinéma, soirées diverses…
  • les temps forts où toutes les amies se réunissent pour parler, se libérer et où le « doigt accusateur » est oublié.
Toutefois, le groupe où l’amitié peut tout effacer peut révéler sa fragilité : les idées « mari, bébé, maison » de la copine nouvellement mariée.
  1. Le prince charmant
En terme de prince, on doit différencier deux types :
  • le Prince qui se réfère aux contes de fées, sur lequel la femme seule repose ses idéaux d’homme parfait.
  • les princes à la petite semaine, des individus ordinaires qui peuplent les rêves lorsqu’il y a volonté de sortir de la vie en solo.
Le Prince charmant se rencontre à son tour dans deux situations paradoxales :
  • il y a une forte croyance en l’Amour pur, la rencontre doit être une révélation absolue.
  • il ne se trouve que dans les rêves, la femme célibataire reste réaliste de sa vie autonome.
L’image stéréotypée du Prince charmant personnifiant l’Amour est récente dans les contes car à l’origine, il n’avait pour statut que celui d’être fils de Roi. C’est l’évolution des esprits et la diffusion des sentiments qui lui ont permis d’atteindre ce statut d’être exceptionnel.
Le rôle du Prince Charmant est évident : il incarne la figure masculine idéalisée, qui éveille l'héroïne à l'amour. Il tire la Belle au Bois Dormant de son repli, Blanche-Neige et Cendrillon de la tyrannie de leur marâtre. Sa définition est d’être d’une beauté unanimement reconnue, de faire vibrer, de rendre « dingue » la femme. Cependant, cet amour peut ébranler la vie sociale, c’est pour cela que le fantasme doit rester raisonnable. Son visage est changeant en fonction de ce que la femme seule veut au cours des jours ou des heures mais son évolution reste régulière. Par exemple, pour la jeune fille, il est décrit selon les derniers canons de la beauté alors que pour la femme mûre, son aspect est plus humain.
Par ailleurs, les sentiments et émotions sont réels et mesurables par la chimie hormonale, pouvant aller jusqu’au coup de foudre. Les histoires d’amour stéréotypées par l’écriture ou la technologie visuelle sont racontées selon plusieurs scénarios :
  • le roman-photo traite de l’Amour céleste, fusionnel, du vrai Prince.
  • les films et une catégorie de feuilletons télévisés traitent l’amour de façon réaliste.
  • les séries télévisées plus classiques et les romans harlequins parlent d’amour en intégrant la juste dose de perception critique pour aboutir sur la fin heureuse type de l’histoire.
Pour conclure, il a deux façons différentes d’envelopper l’identité éparse de la femme seule dans sa vie en deux :
  • l’élan qui est le vrai Prince, une vie dynamique de renouvellement constant de soi.
  • les limites qui sont le mari, une vie enfin stabilisée dans un univers protégé.
  1. La vie de la femme seule
  1. Le regard de soi
La femme seule subit des pressions identitaires ressenties comme un écart par rapport à la norme sociale qui a pour principal modèle de vie privée. Le « mal de l’infini » est une succession d’espérances déçues que le couple n’a pas. La vie en solos peut donc avoir une vie émotionnelle instable, avec les rires et les larmes mais leur proportion est différente en fonction des personnes. Le pôle émotionnel de pleurs est souvent liés à une grande réflexivité de soi, d’où la tendance à « broyer du noir. »
Il y a alors une double réflexivité lorsque la femme célibataire a un regard sur soi :
  • elle se sent exclue de la norme, non socialisée, son questionnement tourne autour de cela.
  • les questions sont tournées de façon à opérer des choix quotidiens et concrets.
Le troisième point du regard de soi est le journal intime. Il est un lieu d’histoire personnelle, de tête à tête avec soi (ou avec l’objet), de réflexion sur soi. C’est un moyen privilégié pour extérioriser ses crises identitaires, ses émotions, il ne juge pas.
Le miroir est le support du regard que la femme a pour elle-même car il est la question de la beauté et du temps qui passe au-delà de l’image, il est un face à face avec soi. Les voyantes sont de même procédé : elles sont un instrument du regard sur soi. Leur réponse a un caractère stéréotypé pour les célibataires : « un mariage et des enfants » pour aboutir au final à rien du tout. Cependant, malgré cette connaissance de non aboutissement, les femmes seules continuent à aller les voir, surtout en période e baisse de moral.
  1. Lieu de vie intime
La femme seule habite généralement dans un appartement loué au centre-ville. Il est spacieux et clair et rempli de façon à occuper l’espace vide mais manque d’appareils ménagers. Il n’y a pas d’animaux domestiques ou alors plus souvent un chat. Le matériel hi-fi de haute gamme permet une enveloppe sonore sécurisante et la télévision allumée est utilisée comme présence lointaine. Le téléphone est le vecteur privilégié du lien social.
Le lit est l’allié privilégié de la femme seule malgré son symbole problématique du couple. Elle y dort, lit, rêve, mange, travaille, téléphone. Cependant, le soir, il devient traître par ses zones glaciales qui rappellent le manque d’un homme pour réchauffer le lit.
Les repas sont petits et rapides. Chez les solos, on ne trouve généralement pas de table de salle à manger, juste une table dans la cuisine. Le réfrigérateur ne renferme pas énormément d’aliments mais plutôt des choses rapides à manger : fruits, légumes, yaourts, jambon…
Le dimanche, le petit déjeuner se fait dans le lit lors des longues grasses matinées qui symbolisent une libération des taches ménagères. La vie célibataire réconforte par sa légèreté de l’être c’est-à-dire à sa fluidité décisionnelle, la possibilité de prendre du temps pour soi (lecture, bain, téléphone) et son coté régressif de paresse-activisme. « Mes week-ends, balade, ou peignoir, ou cinéma. Mes brusques escapades. » Pourtant, cette légèreté est parfois difficile à vivre : « L’appartement cocon, pyjama, plateau-télé, je connais, l’amant deux heures tous les trimestres. Cela ne remplit pas une vie » dit Flora. Les manques se manifestent surtout par le contraste avec le rêve d’autres enveloppes et même dans ces moments, le téléphone peut marquer une absence par son silence, une attente. Pour contrer cela, certaines organisent des week-ends chargés, font une planification stricte d’activités serrées.
  1. Vie à l’extérieur
Les femmes célibataires sortent beaucoup plus que les couples ou les hommes célibataires. Les sorties se font la nuit où elles sont le plus présentes mais aussi le jour qui est consacré aux petites courses, balades, copines et cinéma. Il faut y ajouter les sorties culturelles, la plage, le sport, les sorties de rencontre… En général, les vacances sont préparées, organisées de telle sorte à oublier le quotidien mais très vite, le doigt accusateur refait surface avec la présence de familles et d’enfants, et du soleil.
Les sorties sont faites pour non seulement rencontrer l’Autre mais aussi les autres au risque de rencontrer le doigt accusateur. Au centre de ces sorties, se structurent la famille, les copines et parfois un amant. Les rapports avec la famille sont gardés toutefois, à bonne distance : « Les vacances avec ma mère, j’ai vraiment l’impression d’être une vieille fille qui sort sa vieille maman. A moins que ce ne soit l’inverse » (Flora).
Le travail est un investissement à combler le vide de la vie de la célibataire. Il lui offre une discipline de vie, un cadre de socialisation, un univers vivant et fermé qui l’enveloppe et la tient. Beaucoup en sont arrivées à être seules car elles se sont avant tout consacrées entièrement à leurs études, à leur entrée dans la vie professionnelle plutôt qu’à leur vie conjugale et familiale, en pensant avoir le temps pour cela plus tard. Certaines ont trop attendu, d’autres ne sont pas parvenus à se résoudre au changement de vie vis-à-vis de leur autonomie.
Parfois, il est difficile de dire où est le vrai chez soi : le travail remplit tellement leur emploi du temps qu’elles ne peuvent le quitter et au final, passent plus de temps sur leur lieu de travail que chez elles. Par conséquent, l’identité peut être construite par le travail et non par la famille. Par exemple, Joanna vivait avec un compagnon « tendre et affectueux » jusqu’au jour où elle a perçu « un manque, une inertie intérieure » et un nouvel emploi a changé tout cela. Cela dit, le cas de Joanna n’est pas universel, beaucoup de femmes seules ressentent une solitude affective dans leur quotidien professionnel.
  1. Les hommes
Le besoin d’un homme se fait ressentir par l’envie régulière d’avoir le bras d’un homme sur lequel reposer sa tête (comme geste tendre) et d’être prise dans les bras d’un homme. Le manque amoureux semble souvent bien moins important que le simple besoin de présence. Gabrielle dit : « En ce qui concerne les hommes je me mets soudain à pleurer, sans raison, en voyant une simple scène de tendresse à la télé. Il y a des années qu’on ne m’a pas prise tendrement dans les bras. »
Le besoin sexuel, irrégulier, se greffe sur ce besoin de présence et de tendresse. En moyenne, les solos ont deux à trois aventures sexuelles dans l’année : «  Quand j’ai envie vraiment de moins de chasteté, ce qui m’arrive tous les six mois, je m’offre une aventure, de trois semaines qui me conforte dans l’idée que je suis bien mieux seule » (Angéla). L’acte est consommé à une fréquence assez régulière et est ressenti comme un manque épisodique, avec une durée pas trop longue entre aventures pour ne pas sombrer dans l’ennui, mais les aventures ne durent jamais longtemps parce que les femmes conçoivent difficilement des rapports sexuels sans sentiments amoureux.
L’attente de la rencontre est d’une intensité variable : faible quand la vie en solo est dynamique et assumée, forte quand elle est par défaut et mal vécue. L’idée de rencontre et d’une autre vie éventuelle s’introduit plus centralement dans les pensées à chaque moment de fatigue ou de difficulté, ou dans des circonstances précises : avant de sortir, le soir sous forme de rêve agréable, le matin au réveil pour donner de l’allant à la journée. Marjorie dit : « Chaque jour j’ai l’espoir de rencontrer l’homme de ma vie. » Puis, c’est dans la transition entre rêve et réalité que l’émotion est la plus forte : «  Quand je me dis je sors, c’est ce soir que je vais le rencontrer, mon cœur se met à battre très fort. Plus rien ne compte, je ne mets même pas de musique, je suis bien dans mon corps et mes pensées, mes doigts quand je me maquille sont pleins de sensations » (Babette) mais les faits résistent au rêve. L’illusion du mélange possible entre rêve et réalité se dissout à mesure que se rapproche la confrontation avec les faits. De plus, à trop imaginer le Prince, il devient difficile de rencontrer l’homme et le potentiel à concrétiser avec un homme est contrôlé et subordonné à l’évaluation du niveau d’exigences de la femme : l’homme absolument parfait sinon rien. Par l’hypertrophie du rêve et le gonflement de ses attentes, la femme seule accentue un décalage hommes-femmes qui existait déjà et dut à la différence d’âge dans un couple et du niveau socioculturel.
L’homme marié est également présent dans la vie de la femme seule. Il est à la fois attirant et repoussant, il est un vice pour la femme célibataire. Il joue également un rôle de « Prince » provisoire mais le contenu émotionnel de l’échange est différent : « J’ai un ami que je vois une fois par mois. Il n’est pas libre, mais je vis avec lui des moments très intenses, comme je n’ai jamais connu auparavant » (Pascale). Mais, à cela s’ajoutent la culpabilité, la clandestinité, le doigt accusateur, le trouble du couple rêvé et du Soi autonome. La femme sait que cette relation n’aboutira à rien car il n’y a aucun engagement de l’homme et aucune liberté de s’afficher.
  1. La trajectoire d’autonomie
  1. « Etre soi »
L’individu moderne se veut de plus en plus maître de sa vie, composant sa vérité, choisissant sa morale, responsable de son identité. L’important est néanmoins l’élargissement continuel de ses espaces de choix, dans les domaines les plus divers. La décision de vivre ou non en couple n’est qu’un élément d’un processus. Quitter la vie en solo signifie en effet un double bouleversement identitaire. Le plus simple est de se laisser emporter dans la vie conjugale sans se poser de questions et dans la version idéale : Grand Amour, Prince charmant. Mais les pensées de la célibataire se focalisent sur deux types différents : des détails concrets du quotidien (petit déjeuner au lit, légèreté ménagère, etc.) et des principes abstraits, quasi indéfinissables (être soi, se sentir libre, etc.). Il y a une irrésistible injonction à être soi qui pousse vers cet indéfinissable destin. Les copines qui partagent les mêmes états d’âme sont une preuve vivante que la force qui pousse à rester en solo n’est pas uniquement intérieure mais vient d’un processus d’ensemble dont fait partie l’autonomie. Ensuite, la difficulté vient de pouvoir dire si la vie en solo est une contraint ou choisie, en vérité, la réponse est entre les deux. La vie en solo est à la fois subie et voulue : la femme est attirée par l’autonomie puis, est prise dans un élan qui la dépasse. L’aspect collectif et dynamique de ce dernier s’impose toutefois à chacun comme une réalité extérieure.
La majorité des personnes vivant seules sont aujourd’hui des veuves. C’est par elles qu’a commencé le nouvel essor du mouvement d’autonomie résidentielle en Europe après la Seconde Guerre Mondiale. Cette première vague de vie en solo a quasiment fait son plein en Europe : le nombre de personnes âgées vivant seules n’augmente plus que lentement et le fait que la proportion des veuves dans l’ensemble des femmes seules âgées tend à diminuer fait parti des quelques évolutions.
L’espace de la jeunesse se développe entre deux temps familiaux : celui de la famille d’origine et celui de la famille qui sera fondée. Après 20-21 ans, les jeunes ont acquis une liberté de mouvement presque totale et la socialisation commune avec les parents s’est réduite à l’extrême. Leur volonté de partir est expliquée par des facteurs géographiques, des facteurs indépendants tels que les études ou le travail dans une autre ville, une fatigue des parents, une sourde envie d’être totalement soi, chez soi. Cela explique que l’entrée dans la vie adulte commence de plus en plus aujourd’hui par une séquence de vie en solo.
La troisième vague est celle des femmes en rupture. Elle monte progressivement et inexorablement depuis une trentaine d’années. Le nombre de divorces diminuent ces derniers temps mais est compensé par la séparation des couples non mariés, et la plupart du temps, c’est la femme qui décide de rompre. Lorsque la femme est à l’origine de la rupture, il y a toujours un sentiment de libération, à l’inverse, c’est souvent problématique car sa situation était marquée par une insuffisance d’autonomie et par la dépendance. Ensuite, la séquence solitaire est un simple instrument de gestion de sa trajectoire identitaire : être seule un moment pour trouver avec qui être le mieux accompagner.
La femme seule a deux trajectoires : celle du dévouement définie par le mode traditionnel de construction de l’identité, et l’autonomie où son identité se définit au fil de sa réflexivité et des ses rêves.
  1. L’attente
Pour la plupart des célibattantes, il y a un décalage entre rêve et réalité et à cause de leur vision idéalisée de l’Amour, la gestion de leur décalage ne semble pas adaptée à leur objectif. Cette idéalisation renforce la position générale d’attente en lui donnant un visage. L’attente peut être modérée et passagère et ne posera pas de problème ou alors absolue, et le présent sera rempli de manques puis, à un certain degré, la radicalisation de l’attente semble offrir un certain confort mais très trompeur. L’attente trop systématique fait sombrer dans le vide du présent.
Par ailleurs, entrer en contact et nouer une relation exigent désormais une compétence spécifique (et plus facile lorsque l’on a davantage de ressources sociales et culturelles) et des efforts. La vie en solo est une vie saccadée, en mouvement permanent : dedans-dehors, réccupération-effort. D’autre part, face au plaisir de la révolte ménagère, qui peut se faire problématique en rendant la vie trop légère, les disciplines domestiques sont un moyen de stabiliser et meubler la vie.
  1. L’assurance
La vie solo se définit par un quotidien faisant corps avec soi mais une identité complexe à gérer. Le repli sur le confort des habitudes procure le calme à la condition d’oublier totalement l’autre vie possible, oubli qui efface la division en deux de l’existence.
La fuite a une fonction thérapeutique immédiate, elle permet de gommer les doutes et de rétablir un équilibre intérieur. La cible du mécanisme de protection est intime et personnelle, son fonctionnement est à caractère relationnel ; c’est par le miroir du regard des autres que se renforce l’estime de soi. La carapace est au cœur du processus de construction de soi : la femme seule donne à voir aux autres la face de sa vie positive et dans la durée, cette réalité positive finit par prendre corps dans le réseau d’interactions. L’assurance que la femme autonome finit par avoir intimide, notamment les hommes. « J’ai malgré moi un aspect inabordable, presque glacial, alors qu’en moi brûle le désir de l’autre. Il faudrait que j’apprenne à laisser tomber des barrières » (Charlène).

Les trajectoires d’autonomie les plus affirmées buttent sur la question de l’homme : une vie entière sans compagnon est trop dure à concevoir. 8% des femmes de 20 à 50 ans déclarent entretenir une relation amoureuse sans pour autant former un couple et ce chiffre est en augmentation.
Malgré le mal être vécu par la vie en solo, les femmes font parties d’un mouvement dans une période de transition qui n’a pas encore dégagé ses nouveaux repères de vie privée. A défaut, la société mise sur le modèle de vie privée traditionnel « mari, bébé, maison. »


Conclusion 2011 : 
Ce que Jean-Claude Kaufmann expose dans ce livre est une réalité actuelle sur le célibat de la femme trentenaire et de ses attentes sur l'homme idéal ou prince charmant. Un livre et son adaptation cinématographique retracent bien cette idée de "recherche de l'homme", il s'agit de l'histoire de Bridget Jones. Ce phénomène s'explique donc par la libération de la femme de sa dépendance à l'homme et de sa priorité de carrière avant celui de fonder une famille.