Exposé réalisé pendant ma licence de psychologie à Besancon, pour un module de Sociologie.
Jean-Claude Kaufmann
est sociologue et directeur de recherche au CNRS depuis 2000. Il est
également membre du CERLIS (Centre de Recherche sur les liens
sociaux) au laboratoire CNRS de l’Université Paris V - Sorbonne et
enseignant. Il a travaillé sur la construction du couple et de la
famille, sur les attentes des individus en matière de vie conjugale
et d’amour notamment, ainsi que sur la vie à deux et ses
implications sur la construction des identités.
Cela fait 8 ans que
Jean-Claude Kaufmann travaille sur la question de la vie hors couple
et de la solitude. Dans La femme seule et le prince charmant, il va
tenter de répondre à l’attente des personnes vivant en solo :
« entendre enfin un message clair, qui donne les raisons de
cette existence bizarre, qui aide à des prises de décision
engageant l’avenir. » Son étude sur cette vie en solo est
féminine mais ce choix n’est pas arbitraire car cela constitue une
affaire privée et une affaire publique qui intéresse l’ensemble
de la société, alors que pour les hommes, cela constitue surtout
une affaire privée. La vie en solo doit également être définie
comme n’étant pas obligatoirement limitée à la solitude parce
que celle-ci sous-entend une moindre autonomie dans l’organisation
domestique, ce qui n’est pas le cas dans la vie en solo.
L’analyse de Kaufmann
va donc s’intéresser à des questions telles que pourquoi tant de
femmes vivent seules et heureuses de l’être ? Est-ce par un
choix revendiqué et admis de nos jours ? Est-ce un art de
vivre, une volonté d’indépendance et de liberté ? Cela
va-t-il entraîner une génération de célibataires ?
- Présentation du célibat féminin
- Histoire de la vie en solo
Le célibat de la femme
s’est affirmé dès le milieu du XXe siècle. Avant cela, le
célibat était intolérable car considéré comme contre-nature et
« hostile au corps social. » La femme seule n’était
rien sans homme.
Jusqu’au XIXe siècle,
l’idée d’un autre modèle que matrimonial n’était pas
possible. Pourtant, à travers l’Histoire, on peut citer comme
forme de célibat le veuvage : « Chez les indiens Ojibwas,
elles [les veuves] vivent en deuil de trois à quatre jours, isolées,
non peignées, vêtues d’oripeaux et couvertes de cendres. Dans la
tradition indienne, elles n’ont plus droit au lit conjugal et
dorment à même le sol se nourrissant de façon frugale et menant
une vie solitaire et effacée. Elles ne peuvent véritablement
reprendre rang que par la mort, en se faisant brûler vives sur le
bûcher funéraire de leur mari. » Ceci est une vision assez
barbare du veuvage. Dans les civilisations occidentales, les veuves
sont simplement pour la plupart exclues des groupes sociaux.
Dans la Chine impériale,
les vierges mortes sans homme sont appelées des « démons
froids », ce qui est plutôt injuste pour les femmes car le
célibat des hommes était considéré comme moins dangereux.
Cependant, on peut citer
à travers le temps différents des célibats de femmes plus ou moins
respectés :
- Great Buffalo Woman chez les indiens Ojibwas qui a dû être autonome pour atteindre le statut de l’homme en respectant mes règles de la chasse.
- Les figures de prostituées et sorcières.
- Jeanne d’Arc qui est un cas à part. Elle a dû se marginaliser c’est-à-dire devenir un homme pour être une femme au dessus du commun. Elle n’aurait pas pu accomplir ses exploits si elle avait eu un rôle domestique et familial. Ses moyens furent donc une conviction inébranlable et un célibat radical (avec virginité).
Dès le XIXe siècle,
on voit d’autres formes de célibat : les servantes attachées
à la maisonnée de leur maître, les veuves sombres et effacées,
les tantes dévouées au soutien familial, les malades et handicapées
rejetées du mariage, les religieuses en communauté, les femmes
violées devenues prostituées… Le travail féminin accroît aussi
le célibat car cette professionnalisation entraîne une certaine
autonomie financière, de l’assurance, de la distinction et a
ouvert des horizons. La femme, plus instruite qu’auparavant et
autonome devient donc plus difficile dans le choix du conjoint. Par
ailleurs, des termes pour les célibataires naissent :
« vieilles filles » pour les pionnières de l’autonomie
(vendeuses, servantes) et « femmes isolées » pour les
ouvrières vivant seules ou les prostituées. Des stéréotypes
s’imposent à la société tels que l’idée d’une disgrâce
intime ou d’une sécheresse intérieurs par exemple qui
expliquerait le célibat de ces femmes.
Dès 1968, la femme est
devenue la principale cible de la question d’égalité. A cette
période, on décide de prendre son temps, de ne pas s’engager trop
vite, de réfléchir avant à soi. Le couple se trouve ébranler car
il s’agissait de choisir entre l’entrée en famille qui
continuait à handicaper leur carrière professionnelle et donc leur
autonomie, et cette dernière. Il en résulte donc un affaiblissement
de la norme conjugale.
- La vie en deux
La vie en deux qualifie
un dédoublement de soi qui est conduit par le fait de vivre seul. Ce
dédoublement se rapporte à la question de « qui est-on
vraiment, celle qui se sent libre et forte ou celle qui se sent aussi
perdue qu’un enfant abandonnée ? » La rançon de ce
déchirement identitaire est l’instabilité et l’incertitude. Une
femme qui pleure peut s’approcher du point limite où elle
considérera la solitude comme pur malheur, la femme qui rit quant à
elle, ne parvient pas à n’être que pur bonheur. La raison est
qu’elle sent le « doigt accusateur » de la société se
pointer sur elle. Par exemple, Lydia dit : « Je pourrais
assez bien me faire à ma solitude si tant de regards, de mots
et de situations ne s’unissaient pour former un doigt accusateur,
pour bien me faire comprendre que je suis hors norme. » Donc,
contrairement aux affirmations publiques du genre du degré « chacun
fait ce qu’il veut », il existerait bien un modèle de vie
privée qui se révèle à la femme seule avec ce « doigt
accusateur » suggérant une anormalité, avec pour terme
« bizarre. » Sylvie dit : « Tous les jours ça
me harcèle : mais qu’est-ce que c’est que cette putain de
vie bizarre ? Ca irait si je pouvais me dire : calme-toi,
ça baigne, c’est normal. Au lieu de cela partout je sens les
regards : bizarre, bizarre, pas catholique tout cela. »
Les deux armes de cette accusation sont donc les regards et les
langages diffus (les murmures). Cependant, ce « doigt
accusateur » se situe plus favorablement en certains lieux et
en certains moments tels que les réunions de famille, les fêtes de
village, lieux de vie sociale ou tout simplement les lieux où se
montrent fièrement les couples. La femme seule se condamne à épier
le moindre indice susceptible de se forger une opinion risquant une
certaine exagération : plus se sentant exclue du modèle, plus
le « doigt accusateur » est présent et plus des signes
s’apparairent de celui-ci devant elle. Le « doigt
accusateur » devient donc une obsession.
L’amitié va consister
à réduire les différences ressenties par l’individu. Elle va se
former avec :
- le soutien à distance personnalisée par le téléphone.
- l’action en commun qui consiste à sortir sans être seule : magasins, cinéma, soirées diverses…
- les temps forts où toutes les amies se réunissent pour parler, se libérer et où le « doigt accusateur » est oublié.
Toutefois, le groupe où
l’amitié peut tout effacer peut révéler sa fragilité : les
idées « mari, bébé, maison » de la copine nouvellement
mariée.
- Le prince charmant
En terme de prince, on
doit différencier deux types :
- le Prince qui se réfère aux contes de fées, sur lequel la femme seule repose ses idéaux d’homme parfait.
- les princes à la petite semaine, des individus ordinaires qui peuplent les rêves lorsqu’il y a volonté de sortir de la vie en solo.
Le Prince charmant se
rencontre à son tour dans deux situations paradoxales :
- il y a une forte croyance en l’Amour pur, la rencontre doit être une révélation absolue.
- il ne se trouve que dans les rêves, la femme célibataire reste réaliste de sa vie autonome.
L’image stéréotypée
du Prince charmant personnifiant l’Amour est récente dans les
contes car à l’origine, il n’avait pour statut que celui d’être
fils de Roi. C’est l’évolution des esprits et la diffusion des
sentiments qui lui ont permis d’atteindre ce statut d’être
exceptionnel.
Le rôle du Prince
Charmant est évident : il incarne la figure masculine
idéalisée, qui éveille l'héroïne à l'amour. Il tire la Belle au
Bois Dormant de son repli, Blanche-Neige et Cendrillon de la tyrannie
de leur marâtre. Sa définition est d’être d’une beauté
unanimement reconnue, de faire vibrer, de rendre « dingue »
la femme. Cependant, cet amour peut ébranler la vie sociale, c’est
pour cela que le fantasme doit rester raisonnable. Son visage est
changeant en fonction de ce que la femme seule veut au cours des
jours ou des heures mais son évolution reste régulière. Par
exemple, pour la jeune fille, il est décrit selon les derniers
canons de la beauté alors que pour la femme mûre, son aspect est
plus humain.
Par ailleurs, les
sentiments et émotions sont réels et mesurables par la chimie
hormonale, pouvant aller jusqu’au coup de foudre. Les histoires
d’amour stéréotypées par l’écriture ou la technologie
visuelle sont racontées selon plusieurs scénarios :
- le roman-photo traite de l’Amour céleste, fusionnel, du vrai Prince.
- les films et une catégorie de feuilletons télévisés traitent l’amour de façon réaliste.
- les séries télévisées plus classiques et les romans harlequins parlent d’amour en intégrant la juste dose de perception critique pour aboutir sur la fin heureuse type de l’histoire.
Pour conclure, il a deux
façons différentes d’envelopper l’identité éparse de la femme
seule dans sa vie en deux :
- l’élan qui est le vrai Prince, une vie dynamique de renouvellement constant de soi.
- les limites qui sont le mari, une vie enfin stabilisée dans un univers protégé.
- La vie de la femme seule
- Le regard de soi
La femme seule subit
des pressions identitaires ressenties comme un écart par rapport à
la norme sociale qui a pour principal modèle de vie privée. Le
« mal de l’infini » est une succession d’espérances
déçues que le couple n’a pas. La vie en solos peut donc avoir une
vie émotionnelle instable, avec les rires et les larmes mais leur
proportion est différente en fonction des personnes. Le pôle
émotionnel de pleurs est souvent liés à une grande réflexivité
de soi, d’où la tendance à « broyer du noir. »
Il y a alors une double
réflexivité lorsque la femme célibataire a un regard sur soi :
- elle se sent exclue de la norme, non socialisée, son questionnement tourne autour de cela.
- les questions sont tournées de façon à opérer des choix quotidiens et concrets.
Le troisième point du
regard de soi est le journal intime. Il est un lieu d’histoire
personnelle, de tête à tête avec soi (ou avec l’objet), de
réflexion sur soi. C’est un moyen privilégié pour extérioriser
ses crises identitaires, ses émotions, il ne juge pas.
Le miroir est le
support du regard que la femme a pour elle-même car il est la
question de la beauté et du temps qui passe au-delà de l’image,
il est un face à face avec soi. Les voyantes sont de même procédé :
elles sont un instrument du regard sur soi. Leur réponse a un
caractère stéréotypé pour les célibataires : « un
mariage et des enfants » pour aboutir au final à rien du tout.
Cependant, malgré cette connaissance de non aboutissement, les
femmes seules continuent à aller les voir, surtout en période e
baisse de moral.
- Lieu de vie intime
La femme seule habite
généralement dans un appartement loué au centre-ville. Il est
spacieux et clair et rempli de façon à occuper l’espace vide mais
manque d’appareils ménagers. Il n’y a pas d’animaux
domestiques ou alors plus souvent un chat. Le matériel hi-fi de
haute gamme permet une enveloppe sonore sécurisante et la
télévision allumée est utilisée comme présence lointaine. Le
téléphone est le vecteur privilégié du lien social.
Le lit est l’allié
privilégié de la femme seule malgré son symbole problématique du
couple. Elle y dort, lit, rêve, mange, travaille, téléphone.
Cependant, le soir, il devient traître par ses zones glaciales qui
rappellent le manque d’un homme pour réchauffer le lit.
Les repas sont petits
et rapides. Chez les solos, on ne trouve généralement pas de table
de salle à manger, juste une table dans la cuisine. Le réfrigérateur
ne renferme pas énormément d’aliments mais plutôt des choses
rapides à manger : fruits, légumes, yaourts, jambon…
Le dimanche, le petit
déjeuner se fait dans le lit lors des longues grasses matinées qui
symbolisent une libération des taches ménagères. La vie
célibataire réconforte par sa légèreté de l’être c’est-à-dire
à sa fluidité décisionnelle, la possibilité de prendre du temps
pour soi (lecture, bain, téléphone) et son coté régressif de
paresse-activisme. « Mes week-ends, balade, ou peignoir, ou
cinéma. Mes brusques escapades. » Pourtant, cette légèreté
est parfois difficile à vivre : « L’appartement cocon,
pyjama, plateau-télé, je connais, l’amant deux heures tous les
trimestres. Cela ne remplit pas une vie » dit Flora. Les
manques se manifestent surtout par le contraste avec le rêve
d’autres enveloppes et même dans ces moments, le téléphone peut
marquer une absence par son silence, une attente. Pour contrer cela,
certaines organisent des week-ends chargés, font une planification
stricte d’activités serrées.
- Vie à l’extérieur
Les femmes célibataires
sortent beaucoup plus que les couples ou les hommes célibataires.
Les sorties se font la nuit où elles sont le plus présentes mais
aussi le jour qui est consacré aux petites courses, balades, copines
et cinéma. Il faut y ajouter les sorties culturelles, la plage, le
sport, les sorties de rencontre… En général, les vacances sont
préparées, organisées de telle sorte à oublier le quotidien mais
très vite, le doigt accusateur refait surface avec la présence de
familles et d’enfants, et du soleil.
Les sorties sont faites
pour non seulement rencontrer l’Autre mais aussi les autres au
risque de rencontrer le doigt accusateur. Au centre de ces sorties,
se structurent la famille, les copines et parfois un amant. Les
rapports avec la famille sont gardés toutefois, à bonne distance :
« Les vacances avec ma mère, j’ai vraiment l’impression
d’être une vieille fille qui sort sa vieille maman. A moins que ce
ne soit l’inverse » (Flora).
Le travail est un
investissement à combler le vide de la vie de la célibataire. Il
lui offre une discipline de vie, un cadre de socialisation, un
univers vivant et fermé qui l’enveloppe et la tient. Beaucoup en
sont arrivées à être seules car elles se sont avant tout
consacrées entièrement à leurs études, à leur entrée dans la
vie professionnelle plutôt qu’à leur vie conjugale et familiale,
en pensant avoir le temps pour cela plus tard. Certaines ont trop
attendu, d’autres ne sont pas parvenus à se résoudre au
changement de vie vis-à-vis de leur autonomie.
Parfois, il est difficile
de dire où est le vrai chez soi : le travail remplit tellement
leur emploi du temps qu’elles ne peuvent le quitter et au final,
passent plus de temps sur leur lieu de travail que chez elles. Par
conséquent, l’identité peut être construite par le travail et
non par la famille. Par exemple, Joanna vivait avec un compagnon
« tendre et affectueux » jusqu’au jour où elle a perçu
« un manque, une inertie intérieure » et un nouvel
emploi a changé tout cela. Cela dit, le cas de Joanna n’est pas
universel, beaucoup de femmes seules ressentent une solitude
affective dans leur quotidien professionnel.
- Les hommes
Le besoin d’un homme se
fait ressentir par l’envie régulière d’avoir le bras d’un
homme sur lequel reposer sa tête (comme geste tendre) et d’être
prise dans les bras d’un homme. Le manque amoureux semble souvent
bien moins important que le simple besoin de présence. Gabrielle
dit : « En ce qui concerne les hommes je me mets soudain à
pleurer, sans raison, en voyant une simple scène de tendresse à la
télé. Il y a des années qu’on ne m’a pas prise tendrement dans
les bras. »
Le besoin sexuel,
irrégulier, se greffe sur ce besoin de présence et de tendresse. En
moyenne, les solos ont deux à trois aventures sexuelles dans
l’année : « Quand j’ai envie vraiment de moins de
chasteté, ce qui m’arrive tous les six mois, je m’offre une
aventure, de trois semaines qui me conforte dans l’idée que je
suis bien mieux seule » (Angéla). L’acte est consommé à
une fréquence assez régulière et est ressenti comme un manque
épisodique, avec une durée pas trop longue entre aventures pour ne
pas sombrer dans l’ennui, mais les aventures ne durent jamais
longtemps parce que les femmes conçoivent difficilement des rapports
sexuels sans sentiments amoureux.
L’attente de la
rencontre est d’une intensité variable : faible quand la vie
en solo est dynamique et assumée, forte quand elle est par défaut
et mal vécue. L’idée de rencontre et d’une autre vie éventuelle
s’introduit plus centralement dans les pensées à chaque moment de
fatigue ou de difficulté, ou dans des circonstances précises :
avant de sortir, le soir sous forme de rêve agréable, le matin au
réveil pour donner de l’allant à la journée. Marjorie dit :
« Chaque jour j’ai l’espoir de rencontrer l’homme de ma
vie. » Puis, c’est dans la transition entre rêve et réalité
que l’émotion est la plus forte : « Quand je me dis je
sors, c’est ce soir que je vais le rencontrer, mon cœur se met à
battre très fort. Plus rien ne compte, je ne mets même pas de
musique, je suis bien dans mon corps et mes pensées, mes doigts
quand je me maquille sont pleins de sensations » (Babette) mais
les faits résistent au rêve. L’illusion du mélange possible
entre rêve et réalité se dissout à mesure que se rapproche la
confrontation avec les faits. De plus, à trop imaginer le Prince, il
devient difficile de rencontrer l’homme et le potentiel à
concrétiser avec un homme est contrôlé et subordonné à
l’évaluation du niveau d’exigences de la femme : l’homme
absolument parfait sinon rien. Par l’hypertrophie du rêve et le
gonflement de ses attentes, la femme seule accentue un décalage
hommes-femmes qui existait déjà et dut à la différence d’âge
dans un couple et du niveau socioculturel.
L’homme marié est
également présent dans la vie de la femme seule. Il est à la fois
attirant et repoussant, il est un vice pour la femme célibataire. Il
joue également un rôle de « Prince » provisoire mais le
contenu émotionnel de l’échange est différent : « J’ai
un ami que je vois une fois par mois. Il n’est pas libre, mais je
vis avec lui des moments très intenses, comme je n’ai jamais connu
auparavant » (Pascale). Mais, à cela s’ajoutent la
culpabilité, la clandestinité, le doigt accusateur, le trouble du
couple rêvé et du Soi autonome. La femme sait que cette relation
n’aboutira à rien car il n’y a aucun engagement de l’homme et
aucune liberté de s’afficher.
- La trajectoire d’autonomie
- « Etre soi »
L’individu moderne se
veut de plus en plus maître de sa vie, composant sa vérité,
choisissant sa morale, responsable de son identité. L’important
est néanmoins l’élargissement continuel de ses espaces de choix,
dans les domaines les plus divers. La décision de vivre ou non en
couple n’est qu’un élément d’un processus. Quitter la vie en
solo signifie en effet un double bouleversement identitaire. Le plus
simple est de se laisser emporter dans la vie conjugale sans se poser
de questions et dans la version idéale : Grand Amour, Prince
charmant. Mais les pensées de la célibataire se focalisent sur deux
types différents : des détails concrets du quotidien (petit
déjeuner au lit, légèreté ménagère, etc.) et des principes
abstraits, quasi indéfinissables (être soi, se sentir libre, etc.).
Il y a une irrésistible injonction à être soi qui pousse vers cet
indéfinissable destin. Les copines qui partagent les mêmes états
d’âme sont une preuve vivante que la force qui pousse à
rester en solo n’est pas uniquement intérieure mais vient d’un
processus d’ensemble dont fait partie l’autonomie. Ensuite, la
difficulté vient de pouvoir dire si la vie en solo est une contraint
ou choisie, en vérité, la réponse est entre les deux. La vie en
solo est à la fois subie et voulue : la femme est attirée par
l’autonomie puis, est prise dans un élan qui la dépasse. L’aspect
collectif et dynamique de ce dernier s’impose toutefois à chacun
comme une réalité extérieure.
La majorité des
personnes vivant seules sont aujourd’hui des veuves. C’est par
elles qu’a commencé le nouvel essor du mouvement d’autonomie
résidentielle en Europe après la Seconde Guerre Mondiale. Cette
première vague de vie en solo a quasiment fait son plein en Europe :
le nombre de personnes âgées vivant seules n’augmente plus que
lentement et le fait que la proportion des veuves dans l’ensemble
des femmes seules âgées tend à diminuer fait parti des quelques
évolutions.
L’espace de la
jeunesse se développe entre deux temps familiaux : celui de la
famille d’origine et celui de la famille qui sera fondée. Après
20-21 ans, les jeunes ont acquis une liberté de mouvement presque
totale et la socialisation commune avec les parents s’est réduite
à l’extrême. Leur volonté de partir est expliquée par des
facteurs géographiques, des facteurs indépendants tels que les
études ou le travail dans une autre ville, une fatigue des parents,
une sourde envie d’être totalement soi, chez soi. Cela explique
que l’entrée dans la vie adulte commence de plus en plus
aujourd’hui par une séquence de vie en solo.
La troisième vague est
celle des femmes en rupture. Elle monte progressivement et
inexorablement depuis une trentaine d’années. Le nombre de
divorces diminuent ces derniers temps mais est compensé par la
séparation des couples non mariés, et la plupart du temps, c’est
la femme qui décide de rompre. Lorsque la femme est à l’origine
de la rupture, il y a toujours un sentiment de libération, à
l’inverse, c’est souvent problématique car sa situation était
marquée par une insuffisance d’autonomie et par la dépendance.
Ensuite, la séquence solitaire est un simple instrument de gestion
de sa trajectoire identitaire : être seule un moment pour
trouver avec qui être le mieux accompagner.
La femme seule a deux
trajectoires : celle du dévouement définie par le mode
traditionnel de construction de l’identité, et l’autonomie où
son identité se définit au fil de sa réflexivité et des ses
rêves.
- L’attente
Pour la plupart des
célibattantes, il y a un décalage entre rêve et réalité et à
cause de leur vision idéalisée de l’Amour, la gestion de leur
décalage ne semble pas adaptée à leur objectif. Cette idéalisation
renforce la position générale d’attente en lui donnant un visage.
L’attente peut être modérée et passagère et ne posera pas de
problème ou alors absolue, et le présent sera rempli de manques
puis, à un certain degré, la radicalisation de l’attente semble
offrir un certain confort mais très trompeur. L’attente trop
systématique fait sombrer dans le vide du présent.
Par ailleurs, entrer en
contact et nouer une relation exigent désormais une compétence
spécifique (et plus facile lorsque l’on a davantage de ressources
sociales et culturelles) et des efforts. La vie en solo est une vie
saccadée, en mouvement permanent : dedans-dehors,
réccupération-effort. D’autre part, face au plaisir de la révolte
ménagère, qui peut se faire problématique en rendant la vie trop
légère, les disciplines domestiques sont un moyen de stabiliser et
meubler la vie.
- L’assurance
La vie solo se définit
par un quotidien faisant corps avec soi mais une identité complexe à
gérer. Le repli sur le confort des habitudes procure le calme à la
condition d’oublier totalement l’autre vie possible, oubli qui
efface la division en deux de l’existence.
La fuite a une fonction
thérapeutique immédiate, elle permet de gommer les doutes et de
rétablir un équilibre intérieur. La cible du mécanisme de
protection est intime et personnelle, son fonctionnement est à
caractère relationnel ; c’est par le miroir du regard des
autres que se renforce l’estime de soi. La carapace est au cœur du
processus de construction de soi : la femme seule donne à voir
aux autres la face de sa vie positive et dans la durée, cette
réalité positive finit par prendre corps dans le réseau
d’interactions. L’assurance que la femme autonome finit par avoir
intimide, notamment les hommes. « J’ai malgré moi un
aspect inabordable, presque glacial, alors qu’en moi brûle le
désir de l’autre. Il faudrait que j’apprenne à laisser tomber
des barrières » (Charlène).
Les trajectoires
d’autonomie les plus affirmées buttent sur la question de
l’homme : une vie entière sans compagnon est trop dure à
concevoir. 8% des femmes de 20 à 50 ans déclarent entretenir une
relation amoureuse sans pour autant former un couple et ce chiffre
est en augmentation.
Malgré le mal être
vécu par la vie en solo, les femmes font parties d’un mouvement
dans une période de transition qui n’a pas encore dégagé ses
nouveaux repères de vie privée. A défaut, la société mise sur le
modèle de vie privée traditionnel « mari, bébé, maison. »
Conclusion 2011 :
Ce que Jean-Claude Kaufmann expose dans ce livre est une réalité actuelle sur le célibat de la femme trentenaire et de ses attentes sur l'homme idéal ou prince charmant. Un livre et son adaptation cinématographique retracent bien cette idée de "recherche de l'homme", il s'agit de l'histoire de Bridget Jones. Ce phénomène s'explique donc par la libération de la femme de sa dépendance à l'homme et de sa priorité de carrière avant celui de fonder une famille.
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