jeudi 17 novembre 2011

La femme seule et le prince charmant

Exposé réalisé pendant ma licence de psychologie à Besancon, pour un module de Sociologie.

Jean-Claude Kaufmann est sociologue et directeur de recherche au CNRS depuis 2000. Il est également membre du CERLIS (Centre de Recherche sur les liens sociaux) au laboratoire CNRS de l’Université Paris V - Sorbonne et enseignant. Il a travaillé sur la construction du couple et de la famille, sur les attentes des individus en matière de vie conjugale et d’amour notamment, ainsi que sur la vie à deux et ses implications sur la construction des identités. Cela fait 8 ans que Jean-Claude Kaufmann travaille sur la question de la vie hors couple et de la solitude. Dans La femme seule et le prince charmant, il va tenter de répondre à l’attente des personnes vivant en solo : « entendre enfin un message clair, qui donne les raisons de cette existence bizarre, qui aide à des prises de décision engageant l’avenir. » Son étude sur cette vie en solo est féminine mais ce choix n’est pas arbitraire car cela constitue une affaire privée et une affaire publique qui intéresse l’ensemble de la société, alors que pour les hommes, cela constitue surtout une affaire privée. La vie en solo doit également être définie comme n’étant pas obligatoirement limitée à la solitude parce que celle-ci sous-entend une moindre autonomie dans l’organisation domestique, ce qui n’est pas le cas dans la vie en solo.
L’analyse de Kaufmann va donc s’intéresser à des questions telles que pourquoi tant de femmes vivent seules et heureuses de l’être ? Est-ce par un choix revendiqué et admis de nos jours ? Est-ce un art de vivre, une volonté d’indépendance et de liberté ? Cela va-t-il entraîner une génération de célibataires ?
  1. Présentation du célibat féminin
  1. Histoire de la vie en solo
Le célibat de la femme s’est affirmé dès le milieu du XXe siècle. Avant cela, le célibat était intolérable car considéré comme contre-nature et « hostile au corps social. » La femme seule n’était rien sans homme.
Jusqu’au XIXe siècle, l’idée d’un autre modèle que matrimonial n’était pas possible. Pourtant, à travers l’Histoire, on peut citer comme forme de célibat le veuvage : « Chez les indiens Ojibwas, elles [les veuves] vivent en deuil de trois à quatre jours, isolées, non peignées, vêtues d’oripeaux et couvertes de cendres. Dans la tradition indienne, elles n’ont plus droit au lit conjugal et dorment à même le sol se nourrissant de façon frugale et menant une vie solitaire et effacée. Elles ne peuvent véritablement reprendre rang que par la mort, en se faisant brûler vives sur le bûcher funéraire de leur mari. » Ceci est une vision assez barbare du veuvage. Dans les civilisations occidentales, les veuves sont simplement pour la plupart exclues des groupes sociaux.
Dans la Chine impériale, les vierges mortes sans homme sont appelées des « démons froids », ce qui est plutôt injuste pour les femmes car le célibat des hommes était considéré comme moins dangereux.
Cependant, on peut citer à travers le temps différents des célibats de femmes plus ou moins respectés :
  • Great Buffalo Woman chez les indiens Ojibwas qui a dû être autonome pour atteindre le statut de l’homme en respectant mes règles de la chasse.
  • Les figures de prostituées et sorcières.
  • Jeanne d’Arc qui est un cas à part. Elle a dû se marginaliser c’est-à-dire devenir un homme pour être une femme au dessus du commun. Elle n’aurait pas pu accomplir ses exploits si elle avait eu un rôle domestique et familial. Ses moyens furent donc une conviction inébranlable et un célibat radical (avec virginité).
Dès le XIXe siècle, on voit d’autres formes de célibat : les servantes attachées à la maisonnée de leur maître, les veuves sombres et effacées, les tantes dévouées au soutien familial, les malades et handicapées rejetées du mariage, les religieuses en communauté, les femmes violées devenues prostituées… Le travail féminin accroît aussi le célibat car cette professionnalisation entraîne une certaine autonomie financière, de l’assurance, de la distinction et a ouvert des horizons. La femme, plus instruite qu’auparavant et autonome devient donc plus difficile dans le choix du conjoint. Par ailleurs, des termes pour les célibataires naissent : « vieilles filles » pour les pionnières de l’autonomie (vendeuses, servantes) et « femmes isolées » pour les ouvrières vivant seules ou les prostituées. Des stéréotypes s’imposent à la société tels que l’idée d’une disgrâce intime ou d’une sécheresse intérieurs par exemple qui expliquerait le célibat de ces femmes.
Dès 1968, la femme est devenue la principale cible de la question d’égalité. A cette période, on décide de prendre son temps, de ne pas s’engager trop vite, de réfléchir avant à soi. Le couple se trouve ébranler car il s’agissait de choisir entre l’entrée en famille qui continuait à handicaper leur carrière professionnelle et donc leur autonomie, et cette dernière. Il en résulte donc un affaiblissement de la norme conjugale.
  1. La vie en deux
La vie en deux qualifie un dédoublement de soi qui est conduit par le fait de vivre seul. Ce dédoublement se rapporte à la question de « qui est-on vraiment, celle qui se sent libre et forte ou celle qui se sent aussi perdue qu’un enfant abandonnée ? » La rançon de ce déchirement identitaire est l’instabilité et l’incertitude. Une femme qui pleure peut s’approcher du point limite où elle considérera la solitude comme pur malheur, la femme qui rit quant à elle, ne parvient pas à n’être que pur bonheur. La raison est qu’elle sent le « doigt accusateur » de la société se pointer sur elle. Par exemple, Lydia dit : « Je pourrais assez bien me faire à ma solitude si tant de regards, de mots et de situations ne s’unissaient pour former un doigt accusateur, pour bien me faire comprendre que je suis hors norme. » Donc, contrairement aux affirmations publiques du genre du degré « chacun fait ce qu’il veut », il existerait bien un modèle de vie privée qui se révèle à la femme seule avec ce « doigt accusateur » suggérant une anormalité, avec pour terme « bizarre. » Sylvie dit : « Tous les jours ça me harcèle : mais qu’est-ce que c’est que cette putain de vie bizarre ? Ca irait si je pouvais me dire : calme-toi, ça baigne, c’est normal. Au lieu de cela partout je sens les regards : bizarre, bizarre, pas catholique tout cela. » Les deux armes de cette accusation sont donc les regards et les langages diffus (les murmures). Cependant, ce « doigt accusateur » se situe plus favorablement en certains lieux et en certains moments tels que les réunions de famille, les fêtes de village, lieux de vie sociale ou tout simplement les lieux où se montrent fièrement les couples. La femme seule se condamne à épier le moindre indice susceptible de se forger une opinion risquant une certaine exagération : plus se sentant exclue du modèle, plus le « doigt accusateur » est présent et plus des signes s’apparairent de celui-ci devant elle. Le « doigt accusateur » devient donc une obsession.
L’amitié va consister à réduire les différences ressenties par l’individu. Elle va se former avec :
  • le soutien à distance personnalisée par le téléphone.
  • l’action en commun qui consiste à sortir sans être seule : magasins, cinéma, soirées diverses…
  • les temps forts où toutes les amies se réunissent pour parler, se libérer et où le « doigt accusateur » est oublié.
Toutefois, le groupe où l’amitié peut tout effacer peut révéler sa fragilité : les idées « mari, bébé, maison » de la copine nouvellement mariée.
  1. Le prince charmant
En terme de prince, on doit différencier deux types :
  • le Prince qui se réfère aux contes de fées, sur lequel la femme seule repose ses idéaux d’homme parfait.
  • les princes à la petite semaine, des individus ordinaires qui peuplent les rêves lorsqu’il y a volonté de sortir de la vie en solo.
Le Prince charmant se rencontre à son tour dans deux situations paradoxales :
  • il y a une forte croyance en l’Amour pur, la rencontre doit être une révélation absolue.
  • il ne se trouve que dans les rêves, la femme célibataire reste réaliste de sa vie autonome.
L’image stéréotypée du Prince charmant personnifiant l’Amour est récente dans les contes car à l’origine, il n’avait pour statut que celui d’être fils de Roi. C’est l’évolution des esprits et la diffusion des sentiments qui lui ont permis d’atteindre ce statut d’être exceptionnel.
Le rôle du Prince Charmant est évident : il incarne la figure masculine idéalisée, qui éveille l'héroïne à l'amour. Il tire la Belle au Bois Dormant de son repli, Blanche-Neige et Cendrillon de la tyrannie de leur marâtre. Sa définition est d’être d’une beauté unanimement reconnue, de faire vibrer, de rendre « dingue » la femme. Cependant, cet amour peut ébranler la vie sociale, c’est pour cela que le fantasme doit rester raisonnable. Son visage est changeant en fonction de ce que la femme seule veut au cours des jours ou des heures mais son évolution reste régulière. Par exemple, pour la jeune fille, il est décrit selon les derniers canons de la beauté alors que pour la femme mûre, son aspect est plus humain.
Par ailleurs, les sentiments et émotions sont réels et mesurables par la chimie hormonale, pouvant aller jusqu’au coup de foudre. Les histoires d’amour stéréotypées par l’écriture ou la technologie visuelle sont racontées selon plusieurs scénarios :
  • le roman-photo traite de l’Amour céleste, fusionnel, du vrai Prince.
  • les films et une catégorie de feuilletons télévisés traitent l’amour de façon réaliste.
  • les séries télévisées plus classiques et les romans harlequins parlent d’amour en intégrant la juste dose de perception critique pour aboutir sur la fin heureuse type de l’histoire.
Pour conclure, il a deux façons différentes d’envelopper l’identité éparse de la femme seule dans sa vie en deux :
  • l’élan qui est le vrai Prince, une vie dynamique de renouvellement constant de soi.
  • les limites qui sont le mari, une vie enfin stabilisée dans un univers protégé.
  1. La vie de la femme seule
  1. Le regard de soi
La femme seule subit des pressions identitaires ressenties comme un écart par rapport à la norme sociale qui a pour principal modèle de vie privée. Le « mal de l’infini » est une succession d’espérances déçues que le couple n’a pas. La vie en solos peut donc avoir une vie émotionnelle instable, avec les rires et les larmes mais leur proportion est différente en fonction des personnes. Le pôle émotionnel de pleurs est souvent liés à une grande réflexivité de soi, d’où la tendance à « broyer du noir. »
Il y a alors une double réflexivité lorsque la femme célibataire a un regard sur soi :
  • elle se sent exclue de la norme, non socialisée, son questionnement tourne autour de cela.
  • les questions sont tournées de façon à opérer des choix quotidiens et concrets.
Le troisième point du regard de soi est le journal intime. Il est un lieu d’histoire personnelle, de tête à tête avec soi (ou avec l’objet), de réflexion sur soi. C’est un moyen privilégié pour extérioriser ses crises identitaires, ses émotions, il ne juge pas.
Le miroir est le support du regard que la femme a pour elle-même car il est la question de la beauté et du temps qui passe au-delà de l’image, il est un face à face avec soi. Les voyantes sont de même procédé : elles sont un instrument du regard sur soi. Leur réponse a un caractère stéréotypé pour les célibataires : « un mariage et des enfants » pour aboutir au final à rien du tout. Cependant, malgré cette connaissance de non aboutissement, les femmes seules continuent à aller les voir, surtout en période e baisse de moral.
  1. Lieu de vie intime
La femme seule habite généralement dans un appartement loué au centre-ville. Il est spacieux et clair et rempli de façon à occuper l’espace vide mais manque d’appareils ménagers. Il n’y a pas d’animaux domestiques ou alors plus souvent un chat. Le matériel hi-fi de haute gamme permet une enveloppe sonore sécurisante et la télévision allumée est utilisée comme présence lointaine. Le téléphone est le vecteur privilégié du lien social.
Le lit est l’allié privilégié de la femme seule malgré son symbole problématique du couple. Elle y dort, lit, rêve, mange, travaille, téléphone. Cependant, le soir, il devient traître par ses zones glaciales qui rappellent le manque d’un homme pour réchauffer le lit.
Les repas sont petits et rapides. Chez les solos, on ne trouve généralement pas de table de salle à manger, juste une table dans la cuisine. Le réfrigérateur ne renferme pas énormément d’aliments mais plutôt des choses rapides à manger : fruits, légumes, yaourts, jambon…
Le dimanche, le petit déjeuner se fait dans le lit lors des longues grasses matinées qui symbolisent une libération des taches ménagères. La vie célibataire réconforte par sa légèreté de l’être c’est-à-dire à sa fluidité décisionnelle, la possibilité de prendre du temps pour soi (lecture, bain, téléphone) et son coté régressif de paresse-activisme. « Mes week-ends, balade, ou peignoir, ou cinéma. Mes brusques escapades. » Pourtant, cette légèreté est parfois difficile à vivre : « L’appartement cocon, pyjama, plateau-télé, je connais, l’amant deux heures tous les trimestres. Cela ne remplit pas une vie » dit Flora. Les manques se manifestent surtout par le contraste avec le rêve d’autres enveloppes et même dans ces moments, le téléphone peut marquer une absence par son silence, une attente. Pour contrer cela, certaines organisent des week-ends chargés, font une planification stricte d’activités serrées.
  1. Vie à l’extérieur
Les femmes célibataires sortent beaucoup plus que les couples ou les hommes célibataires. Les sorties se font la nuit où elles sont le plus présentes mais aussi le jour qui est consacré aux petites courses, balades, copines et cinéma. Il faut y ajouter les sorties culturelles, la plage, le sport, les sorties de rencontre… En général, les vacances sont préparées, organisées de telle sorte à oublier le quotidien mais très vite, le doigt accusateur refait surface avec la présence de familles et d’enfants, et du soleil.
Les sorties sont faites pour non seulement rencontrer l’Autre mais aussi les autres au risque de rencontrer le doigt accusateur. Au centre de ces sorties, se structurent la famille, les copines et parfois un amant. Les rapports avec la famille sont gardés toutefois, à bonne distance : « Les vacances avec ma mère, j’ai vraiment l’impression d’être une vieille fille qui sort sa vieille maman. A moins que ce ne soit l’inverse » (Flora).
Le travail est un investissement à combler le vide de la vie de la célibataire. Il lui offre une discipline de vie, un cadre de socialisation, un univers vivant et fermé qui l’enveloppe et la tient. Beaucoup en sont arrivées à être seules car elles se sont avant tout consacrées entièrement à leurs études, à leur entrée dans la vie professionnelle plutôt qu’à leur vie conjugale et familiale, en pensant avoir le temps pour cela plus tard. Certaines ont trop attendu, d’autres ne sont pas parvenus à se résoudre au changement de vie vis-à-vis de leur autonomie.
Parfois, il est difficile de dire où est le vrai chez soi : le travail remplit tellement leur emploi du temps qu’elles ne peuvent le quitter et au final, passent plus de temps sur leur lieu de travail que chez elles. Par conséquent, l’identité peut être construite par le travail et non par la famille. Par exemple, Joanna vivait avec un compagnon « tendre et affectueux » jusqu’au jour où elle a perçu « un manque, une inertie intérieure » et un nouvel emploi a changé tout cela. Cela dit, le cas de Joanna n’est pas universel, beaucoup de femmes seules ressentent une solitude affective dans leur quotidien professionnel.
  1. Les hommes
Le besoin d’un homme se fait ressentir par l’envie régulière d’avoir le bras d’un homme sur lequel reposer sa tête (comme geste tendre) et d’être prise dans les bras d’un homme. Le manque amoureux semble souvent bien moins important que le simple besoin de présence. Gabrielle dit : « En ce qui concerne les hommes je me mets soudain à pleurer, sans raison, en voyant une simple scène de tendresse à la télé. Il y a des années qu’on ne m’a pas prise tendrement dans les bras. »
Le besoin sexuel, irrégulier, se greffe sur ce besoin de présence et de tendresse. En moyenne, les solos ont deux à trois aventures sexuelles dans l’année : «  Quand j’ai envie vraiment de moins de chasteté, ce qui m’arrive tous les six mois, je m’offre une aventure, de trois semaines qui me conforte dans l’idée que je suis bien mieux seule » (Angéla). L’acte est consommé à une fréquence assez régulière et est ressenti comme un manque épisodique, avec une durée pas trop longue entre aventures pour ne pas sombrer dans l’ennui, mais les aventures ne durent jamais longtemps parce que les femmes conçoivent difficilement des rapports sexuels sans sentiments amoureux.
L’attente de la rencontre est d’une intensité variable : faible quand la vie en solo est dynamique et assumée, forte quand elle est par défaut et mal vécue. L’idée de rencontre et d’une autre vie éventuelle s’introduit plus centralement dans les pensées à chaque moment de fatigue ou de difficulté, ou dans des circonstances précises : avant de sortir, le soir sous forme de rêve agréable, le matin au réveil pour donner de l’allant à la journée. Marjorie dit : « Chaque jour j’ai l’espoir de rencontrer l’homme de ma vie. » Puis, c’est dans la transition entre rêve et réalité que l’émotion est la plus forte : «  Quand je me dis je sors, c’est ce soir que je vais le rencontrer, mon cœur se met à battre très fort. Plus rien ne compte, je ne mets même pas de musique, je suis bien dans mon corps et mes pensées, mes doigts quand je me maquille sont pleins de sensations » (Babette) mais les faits résistent au rêve. L’illusion du mélange possible entre rêve et réalité se dissout à mesure que se rapproche la confrontation avec les faits. De plus, à trop imaginer le Prince, il devient difficile de rencontrer l’homme et le potentiel à concrétiser avec un homme est contrôlé et subordonné à l’évaluation du niveau d’exigences de la femme : l’homme absolument parfait sinon rien. Par l’hypertrophie du rêve et le gonflement de ses attentes, la femme seule accentue un décalage hommes-femmes qui existait déjà et dut à la différence d’âge dans un couple et du niveau socioculturel.
L’homme marié est également présent dans la vie de la femme seule. Il est à la fois attirant et repoussant, il est un vice pour la femme célibataire. Il joue également un rôle de « Prince » provisoire mais le contenu émotionnel de l’échange est différent : « J’ai un ami que je vois une fois par mois. Il n’est pas libre, mais je vis avec lui des moments très intenses, comme je n’ai jamais connu auparavant » (Pascale). Mais, à cela s’ajoutent la culpabilité, la clandestinité, le doigt accusateur, le trouble du couple rêvé et du Soi autonome. La femme sait que cette relation n’aboutira à rien car il n’y a aucun engagement de l’homme et aucune liberté de s’afficher.
  1. La trajectoire d’autonomie
  1. « Etre soi »
L’individu moderne se veut de plus en plus maître de sa vie, composant sa vérité, choisissant sa morale, responsable de son identité. L’important est néanmoins l’élargissement continuel de ses espaces de choix, dans les domaines les plus divers. La décision de vivre ou non en couple n’est qu’un élément d’un processus. Quitter la vie en solo signifie en effet un double bouleversement identitaire. Le plus simple est de se laisser emporter dans la vie conjugale sans se poser de questions et dans la version idéale : Grand Amour, Prince charmant. Mais les pensées de la célibataire se focalisent sur deux types différents : des détails concrets du quotidien (petit déjeuner au lit, légèreté ménagère, etc.) et des principes abstraits, quasi indéfinissables (être soi, se sentir libre, etc.). Il y a une irrésistible injonction à être soi qui pousse vers cet indéfinissable destin. Les copines qui partagent les mêmes états d’âme sont une preuve vivante que la force qui pousse à rester en solo n’est pas uniquement intérieure mais vient d’un processus d’ensemble dont fait partie l’autonomie. Ensuite, la difficulté vient de pouvoir dire si la vie en solo est une contraint ou choisie, en vérité, la réponse est entre les deux. La vie en solo est à la fois subie et voulue : la femme est attirée par l’autonomie puis, est prise dans un élan qui la dépasse. L’aspect collectif et dynamique de ce dernier s’impose toutefois à chacun comme une réalité extérieure.
La majorité des personnes vivant seules sont aujourd’hui des veuves. C’est par elles qu’a commencé le nouvel essor du mouvement d’autonomie résidentielle en Europe après la Seconde Guerre Mondiale. Cette première vague de vie en solo a quasiment fait son plein en Europe : le nombre de personnes âgées vivant seules n’augmente plus que lentement et le fait que la proportion des veuves dans l’ensemble des femmes seules âgées tend à diminuer fait parti des quelques évolutions.
L’espace de la jeunesse se développe entre deux temps familiaux : celui de la famille d’origine et celui de la famille qui sera fondée. Après 20-21 ans, les jeunes ont acquis une liberté de mouvement presque totale et la socialisation commune avec les parents s’est réduite à l’extrême. Leur volonté de partir est expliquée par des facteurs géographiques, des facteurs indépendants tels que les études ou le travail dans une autre ville, une fatigue des parents, une sourde envie d’être totalement soi, chez soi. Cela explique que l’entrée dans la vie adulte commence de plus en plus aujourd’hui par une séquence de vie en solo.
La troisième vague est celle des femmes en rupture. Elle monte progressivement et inexorablement depuis une trentaine d’années. Le nombre de divorces diminuent ces derniers temps mais est compensé par la séparation des couples non mariés, et la plupart du temps, c’est la femme qui décide de rompre. Lorsque la femme est à l’origine de la rupture, il y a toujours un sentiment de libération, à l’inverse, c’est souvent problématique car sa situation était marquée par une insuffisance d’autonomie et par la dépendance. Ensuite, la séquence solitaire est un simple instrument de gestion de sa trajectoire identitaire : être seule un moment pour trouver avec qui être le mieux accompagner.
La femme seule a deux trajectoires : celle du dévouement définie par le mode traditionnel de construction de l’identité, et l’autonomie où son identité se définit au fil de sa réflexivité et des ses rêves.
  1. L’attente
Pour la plupart des célibattantes, il y a un décalage entre rêve et réalité et à cause de leur vision idéalisée de l’Amour, la gestion de leur décalage ne semble pas adaptée à leur objectif. Cette idéalisation renforce la position générale d’attente en lui donnant un visage. L’attente peut être modérée et passagère et ne posera pas de problème ou alors absolue, et le présent sera rempli de manques puis, à un certain degré, la radicalisation de l’attente semble offrir un certain confort mais très trompeur. L’attente trop systématique fait sombrer dans le vide du présent.
Par ailleurs, entrer en contact et nouer une relation exigent désormais une compétence spécifique (et plus facile lorsque l’on a davantage de ressources sociales et culturelles) et des efforts. La vie en solo est une vie saccadée, en mouvement permanent : dedans-dehors, réccupération-effort. D’autre part, face au plaisir de la révolte ménagère, qui peut se faire problématique en rendant la vie trop légère, les disciplines domestiques sont un moyen de stabiliser et meubler la vie.
  1. L’assurance
La vie solo se définit par un quotidien faisant corps avec soi mais une identité complexe à gérer. Le repli sur le confort des habitudes procure le calme à la condition d’oublier totalement l’autre vie possible, oubli qui efface la division en deux de l’existence.
La fuite a une fonction thérapeutique immédiate, elle permet de gommer les doutes et de rétablir un équilibre intérieur. La cible du mécanisme de protection est intime et personnelle, son fonctionnement est à caractère relationnel ; c’est par le miroir du regard des autres que se renforce l’estime de soi. La carapace est au cœur du processus de construction de soi : la femme seule donne à voir aux autres la face de sa vie positive et dans la durée, cette réalité positive finit par prendre corps dans le réseau d’interactions. L’assurance que la femme autonome finit par avoir intimide, notamment les hommes. « J’ai malgré moi un aspect inabordable, presque glacial, alors qu’en moi brûle le désir de l’autre. Il faudrait que j’apprenne à laisser tomber des barrières » (Charlène).

Les trajectoires d’autonomie les plus affirmées buttent sur la question de l’homme : une vie entière sans compagnon est trop dure à concevoir. 8% des femmes de 20 à 50 ans déclarent entretenir une relation amoureuse sans pour autant former un couple et ce chiffre est en augmentation.
Malgré le mal être vécu par la vie en solo, les femmes font parties d’un mouvement dans une période de transition qui n’a pas encore dégagé ses nouveaux repères de vie privée. A défaut, la société mise sur le modèle de vie privée traditionnel « mari, bébé, maison. »


Conclusion 2011 : 
Ce que Jean-Claude Kaufmann expose dans ce livre est une réalité actuelle sur le célibat de la femme trentenaire et de ses attentes sur l'homme idéal ou prince charmant. Un livre et son adaptation cinématographique retracent bien cette idée de "recherche de l'homme", il s'agit de l'histoire de Bridget Jones. Ce phénomène s'explique donc par la libération de la femme de sa dépendance à l'homme et de sa priorité de carrière avant celui de fonder une famille. 

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